L'Art Même N°53 FR

Parution au 4e trimestre 2011 (page 33)


 BIG BANG PÉRIODIQUE 


  Depuis le Prix de la Jeune Peinture Belge en 2007, CÉDRIC NOËL (Prix Langui) s’était fait trop rare. Cette relative discrétion ne doit pas masquer un travail qui, ces dernières années, à gagné en profondeur et en pertinence tant du point de vue formel que conceptuel. Les enjeux qui animent les œuvres de Cédric Noël sont ambitieux : dégager une suite de propositions plastiques et filmiques s’inscrivant dans une large réflexion sur le concept de représentation. Dans ce cadre, Big Bang périodique a valeur d’extrait ou de chapitre et s’inscrit telle une incise sur la surface vitrée de Lieux Communs, unique structure dédiée spécifiquement à l’art contemporain au centre ville de Namur.


 Partons de ce prédicat : l’animal humain tire sa spécificité du discours qui le lie au monde. L’accès au réel, concept admirable, se construit au gré de percepts, d’images mentales, et de représentations. Trop rapidement, on peut les scinder en deux catégories. Celles qui intègrent le jugement de valeur et celles qui le substituent au jugement de fait. C’est là la spécificité du moderne qui, depuis la fin du XVIIème siècle, s’est placé sous le triple régime d’une cosmogonie séparant Etre et Etant, fait et valeur, ordre naturel et désordre culturel1


La spécificité du travail de Cédric Noël (1978, vit et travaille à Bruxelles) est de s’instruire d’éléments appartenant au champ d’investigation des sciences de la nature. Il est relativement facile de mettre à jour le travail de médiation qui transforme une pissotière en chef-d’œuvre du XXème siècle2. Il est par contre moins aisé de mettre en lumière le parcours d’un fait dit naturel, a priori indépendant et autonome de toute intercession culturelle. La sociologie des sciences et l’épistémologie ont depuis quarante ans déconstruit cette idée pourtant solide : si la nature s’objective, ce n’est pas seulement en fonction des éléments mesurables qui caractérisent ses objets. C’est aussi, voire surtout, la conséquence d’accords sociaux portant sur des représentations causales assez valables que pour justifier une conférence, un article, ou, fin du fin, une entrée dans les manuels scolaires. Pas de nature sans processus d’institutionnalisation, pas d’objectivité sans accords, pas de fait découvert tel un cèpe attendant patiemment un glaneur à l’orée d’un bois. On relira Bachelard, Popper, Woolgar ou Latour3 pour s’en convaincre. La sociologie des sciences étant aussi populaire que les écrits de Thomas Kuhn4, on appréciera le renfort de l’art qui déporte ici, hors la sphère académique, une problématique au cœur de laquelle se jouent aussi des enjeux économiques et de pouvoir. C’est que, depuis Laboratorium5 en 1999, la question des liaisons, finalement assez incestueuses, entre pratiques scientifiques et artistiques était restée en sommeil. Des artistes comme Cédric Noël ou Koen Vanmechelen la réinvestissent aujourd’hui avec à propos, voire une certaine fulgurance. 


Trois images et une vidéo rythment les surfaces vitrées de l’aile droite de la gare de Namur. D’un format publicitaire, les images occultent la profondeur d’un lieu devenu la vitrine d’un press shop aux allures hallucinées rayonnant dans tout l’espace public. Il s’agit effectivement de couvertures d’un magazine qui, plus indiscret que Voici, déflore les mystères du cosmos tout en enquêtant sans pudeur sur le très inframince Boson de Higgs. Science et Vie est la bible de la vulgarisation et, pour cette rai- son, une revue aussi pédagogique que dogmatique. La Science au majuscule, détachée de tout enjeu politique et social, parle. Ou plutôt, comme énoncé dans le dernier numéro du magazine : c’est la matière même qui s’exprime... comme indépendamment des journalistes, des scientifiques, de leurs instruments et de leurs intérêts, voire d’un cadre paradigmatique. Dans cette perspective, l’objectivité est ce qui caractérise l’objet - jamais le regard de ses traducteurs. 


Car il s’agit toujours de traduction... donc de trahisons. Représenter en image le Big Bang, c’est faire du cinéma. En ce domaine, Science et Vie exprime un goût certain pour la plus kitch des sciences-fictions. Les couvertures mises en scène par Cédric Noël, reproduites en grand format et privées en partie de leurs titres, semblent avoir été produites pour Star Trek. Si elles relèvent d’une esthétique que ne doit rien aux représentations objectives et causales du réel, elles n’en sont pas moins efficaces. C’est ici que les choses deviennent intéressantes. Privées des commentaires les reliant à une réalité qui se rêve plus qu’elle ne se perçoit, ces images ouvrent finalement sur l’ar- rière salle de la modernité : les médiations sociales qui s’opèrent avant qu’un fait n’en devienne vraiment un. Ce qui précède le Big Bang génère par exemple aujourd’hui une infinité de projections subjectives à partir desquelles on fabrique peu à peu sa qualité de fait. Celle-ci sera la conséquence d’une recherche. Non sa cause : le Big Bang a autant besoin d’illustrateurs geek que la fontaine de Duchamp la photographie de Stieglitz... Cédric Noël ouvre donc une brèche, une fenêtre indiscrète sur la modernité et l’usinage incertain de nos représentations, de celles qu’on interroge rarement, voire jamais. C’est idéologiquement salutaire, artistiquement fécond. 
Benoît Dusart 


1 Sur le sujet : Bruno Latour : Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, La découverte, 1999. 2 Sur ce sujet, l’“affaire Brancusi” est tout aussi passionnante. 3 B. Latour & S. Woolgar : La vie de laboratoire. La production des faits scientifiques. La découverte, 1979. 4 T. S. Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion (Champs), 1983. 5 Vaste programme interdisciplinaire réunissant conférences, performances et expositions organisées à Anvers sous le commissariat de Hans Ulrich Obrist et Barbara Vanderlinden. Laboratorium se proposait d’interroger les liens, moins ténus qu’il n’y paraît, entre pratiques scientifiques et artistiques.